CREATION – HISTOIRE – ET GOUVERNANCE DES ARCS – 18 mai 2006 –

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Emmanuelle
Marcelpoil et Vincent Boudières


Les Arcs, une gouvernance en panne

La station des Arcs, située sur
la commune de Bourg Saint Maurice, est une station dite de troisième
génération selon la classification de
Cumin (1970)
. La spécificité de cette génération de
stations repose sur le fait qu’elles ont été créées en site
vierge, par un seul opérateur qui avait en charge de créer et
d’exploiter l’ensemble des activités de la station (remontées
mécaniques, hébergements, commerces…). Ces stations ont donc été
dénommées stations intégrées
au regard de ce modèle de gestion et s’inscrivaient dans la
politique touristique de l’Etat, qualifiée de Plan
Neige
. Cette création ex-nihilo a nécessité de
nombreuses expropriations foncières, suscitant une hostilité
importante de la part de la population locale du village
d’Hauteville-Gondon, première commune support de la station. Ce
n’est qu’après une fusion entre Hauteville-Gondon et la commune
de Bourg Saint Maurice, que cette dernière est devenue la commune
support de la station des Arcs. Roger
Godino
, associé à Robert Blanc,
est donc l’opérateur privé de la station et a signé une première
convention avec la commune en 1961, par l’intermédiaire de la
Société des Montagnes de l’Arc (SMA).
Pour ces deux hommes, la particularité du projet réside dans le
fait d’avoir constitué, dès le départ, une équipe
pluridisciplinaire (intégrée), un melting pot de compétences avec
des architectes, des urbanistes, des exploitants et des animateurs
dont la mission est de concevoir, de porter et réaliser le projet
des Arcs (Boudières, 2003).
Godino, en s’inscrivant dans la politique d’aménagement
touristique de la montagne de l’époque, a proposé de nouvelles
formes d’investissement. Afin de favoriser l’adhésion des
propriétaires potentiels au projet de territoire, ils les ont
notamment encouragé à entrer dans le capital de la société, via
un club d’actionnaires. Cette démarche permettait aux
propriétaires de participer aux décisions relatives à la station,
tout en acquérant leur logement à un prix préférentiel.

Au début des années 80, la chute
du marché immobilier a placé la station et donc la SMA dans une
situation financière difficile. Ces difficultés ont obligé cette
dernière à ouvrir son capital. C’est ainsi que la Compagnie
des Alpes (CDA)
a pris majoritairement le contrôle de la
SMA et revendu l’ensemble des activités détenues par la SMA, en
ne conservant que la gestion des remontées mécaniques. Cette
désintégration dans la gestion de la station a permis à d’autres
acteurs, d’entrer dans la station en reprenant certains secteurs
d’activité de la station. C’est le cas notamment de Pierre
et Vacances
qui a racheté une partie du parc
d’hébergement. Aujourd’hui la SMA, en tant que filiale de la CDA
reste l’opérateur important sur la station, en ayant le statut de
concessionnaire pour l’exploitation du domaine skiable (remontées
mécaniques et pistes).

À l’heure actuelle, les
Arcs se caractérisent par un mode de délégation totale entre
commune et SMA et un mode de gouvernance mixte selon la
typologie
de Colletis et
al.
(1999)
. Entre la SMA et la
commune, les relations sont difficiles. Ce climat conflictuel est lié
d’une part, à un manque d’implication de la commune de Bourg
Saint Maurice dans les affaires de la station. En effet, pour ce
modèle de station, la population locale n’a pas été encouragée
à participer au projet de développement. De plus, le territoire de
station étant distinct de celui du bourg de vallée, ceci renforce
les oppositions dans les logiques entre le bas et le haut.

Les équipes municipales
successives ne sont pas parvenues à instaurer de réelles légitimité
et culture d’intervention communale, sur le territoire de station.
Ces élus d’une commune carrefour de vallée, ont été tiraillés
entre les préoccupations du développement du bourg-centre,
exprimées par leur électorat et les enjeux touristiques de la
station. De plus, le poids historique de la SMA ainsi que sa
délégation totale en matière de gestion du domaine skiable lui ont
conféré et lui confèrent encore un réel pouvoir. Jusqu’au
milieu des années 80, la gouvernance aux Arcs était alors de type
privée, fondée sur l’hégémonie de la SMA dans les décisions
relatives à la station.

La proximité
organisationnelle existe de fait, fruit d’une longue histoire et
d’une contractualisation de relations entre deux partenaires
principaux de la station que sont la commune et l’opérateur privé
de remontées mécaniques. Aujourd’hui, cette proximité
organisationnelle ne persiste qu’au travers des conventions écrites
mais sans proximité cognitive entre les deux acteurs
principaux. Ces deux acteurs ne partagent pas les mêmes objectifs en
termes de gestion pour la station, s’ignorent presque mutuellement,
mettent en exergue le non respect des engagements mutuels… autant
d’éléments qui mettent à mal l’idée d’un objectif commun de
management de la station.
La
désintégration
de la station

explique en grande partie la dilution de la proximité cognitive :
en effet, les pans d’activité, jusqu’alors détenus par
l’opérateur privé unique, ont été confiés à d’autres
opérateurs extérieurs. Ce démantèlement a engendré un sentiment
d’éclatement de la station et l’absence de gestion globale,
comme le précise le créateur des Arcs, Roger Godino (1996) : «
l’éclatement
voulu et opéré par les nouveaux actionnaires, conduisant à la
désintégration de la station, est préjudiciable à un
développement harmonieux
 ».
Ce déficit de gestion a mis en exergue les logiques commerciales
individuelles des acteurs économiques (commerçants, restaurateurs,
hébergeurs…), entraînant un manque de mobilisation collective
pour le devenir de la station. L’absence d’intérêt collectif
pour cette catégorie d’acteurs est également entretenue par la
bonne rentabilité financière de leur commerce.

Les conditions ne sont donc pas
réunies pour envisager, sur la station des Arcs, l’émergence d’un
acteur collectif à même de porter un projet global.

Dans le même temps,
d’autres groupes de la station, non directement impliqués dans la
relation formalisée entre autorité organisatrice et opérateur
privé sont eux cimentés par une proximité cognitive, une forme de
confiance fondée sur des relations interpersonnelles, des stratégies
familiales, voire la référence à une histoire du développement de
la station.
C’est
dans ce climat tendu, que la société civile se mobilise, soit pour
signaler le fait qu’elle se sent exclue des décisions relatives à
la station, soit pour jouer un rôle de médiateur entre les acteurs.
Le premier cas illustre la stratégie de certaines associations de
copropriétaires qui dénoncent des dysfonctionnements liés à
l’entretien des espaces collectifs sur la station. Dans les
stations intégrées, les propriétaires, en acquérant leurs
logements (espaces verticaux), sont également propriétaires des
espaces collectifs horizontaux (cheminements piétonniers, espaces
verts…). Cette particularité leur confère une certaine place en
matière de gestion urbanistique de la station, ne se traduisant
toutefois pas par une implication privilégiée. Ces propriétaires,
constitués en associations, manifestent par leur action, leur
mécontentement de se voir évincés de la plupart des choix de
développement de la station. Leurs choix peuvent être antagonistes
des objectifs de performance touristique. Ces résidents secondaires
n’adhèrent pas forcément aux politiques d’augmentation de la
fréquentation sur la station et de ciblage de la clientèle
étrangère. Ils rejettent également, notamment sur le site d’Arc
1800, la clientèle de « jeunes nord-européens » amenés
par les tour-operators. De même, ces acteurs se sentent investis
dans le maintien et la protection de la station, considérée comme
leur patrimoine. Ce sont les spécificités architecturales et
urbanistiques qui sont mises en avant et, dans ce cadre,
l’environnement est directement associé au cadre de vie et à sa
qualité.

Le second cas illustre
notamment la démarche de l’association
AFAA
(Association des Fondateurs et Amis des Arcs), laquelle a cherché
par des réunions publiques, à favoriser une réflexion sur la
gouvernance dans la station et plus largement, l’élaboration d’un
projet collectif. L’AFAA déplore le manque de cohérence
de
gestion de la station et revendique la conservation du patrimoine
architectural, associé notamment à de grands noms d’architectes
locaux. Plus largement, l’AFAA s’inscrit dans la logique du
développement durable : en ne restreignant pas la station à un
simple outil de production, voire une zone industrielle (Boudières
et
al.,
2004), l’association la considère comme un lieu de vie à l’année.

Revendiquant
et reconnue comme porteuse de « 
l’esprit
des Arcs
»,
l’AFAA a cherché à renouer le dialogue entre l’ensemble des
acteurs de la station. Un tel enjeu semble aujourd’hui relayé par
la commune en engageant de son côté une démarche de gouvernance
aux Arcs. Dans ce cadre, la démarche civile d’une association,
portée par une proximité cognitive a rencontré un projet de
structure de gestion encadrée par la municipalité. Cette réflexion
collective a aujourd’hui abouti, mobilisant l’ensemble du système
d’acteurs, privés, publics comme civils, au travers d’une
association loi 1901, constituée le 27 avril 2005 et dénommée
précisément « 
L’esprit
des Arcs 
».
Cette organisation traduit une nouvelle proximité organisationnelle,
d’une part, en mobilisant les acteurs centraux de la station
(autorité organisatrice et opérateur privé) et d’autre part, en
élargissant cette proximité à des acteurs auparavant exclus. Cette
association loi 1901 préfigure à court terme la constitution d’un
Groupement d’Intérêt Public, dont le bon fonctionnement dépendra
du maintien et de la qualité de la concertation entre l’ensemble
des acteurs, une concertation qui a cruellement fait défaut ces
dernières années. La proximité organisationnelle n’est pas
synonyme de l’existence d’une proximité cognitive sur la
station. Des proximités cognitives partielles se sont développées
entre certains groupes d’acteurs. La réussite du projet de la
structure « L’esprit des Arcs » pourra favoriser
l’élargissement de ces proximités cognitives à l’ensemble de
la station.

Référence électronique

Emmanuelle Marcelpoil et Vincent
Boudières
,
« Gouvernance touristique des grandes stations et durabilité.
Une lecture en termes de proximité »,
Développement
durable et territoires
[En
ligne], Dossier 7 : Proximité et environnement, mis en ligne le 18
mai 2006, Consulté le 18 août 2009. URL :
http://developpementdurable.revues.org/index2648.html

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